L’armée du phallus

Une contribution de Renart
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Déverser son mépris pour l’armée n’a jamais fait figure d’entreprise subversive. Tant de pacifistes niais se sont confinés dans cette tâche que le moindre brûlot, ou supposé tel, supplémentaire, ne ferait que s’insérer au sein de la litanie, souvent teintée d’un verbalisme creux, qui orne le panthéon du bourgeois de gauche à cheveux gominés.
Sans prétendre à l’inédit, les lignes qui suivront émanent paradoxalement d’un militariste, d’un jeune mâle pour qui le bâton de maréchal d’Empire ou la tunique grise de général confédéré surclasse toute autre aspiration romantique. Un certain complexe d’infériorité, voire la frustration de ne jamais être passé sous les drapeaux était même ancrée dans mes tripes. Peut-être qu’un isolat de ce goût d’inachevé fera partie de moi jusqu’à l’expiration de mon dernier souffle…

 

 

Un rapide aperçu de ses atomes structurants, à tous les niveaux de la pyramide, fait aussitôt voler en éclats les plus ardents désirs d’engagement. La disparition du service militaire, dont les graves conséquences ne seront pas développées ici pour éviter tout recyclage abusif, a transformé en profondeur le profil-type du soldat.

À l’époque, c’est toute une classe d’âge masculine, de l’éphèbe à la lie de l’humanité, qui se trouvait téléportée dans le même dortoir. Il ne s’agit pas ici de faire l’éloge du fameux « brassage » agité par les nostalgiques, mais de soulever un autre point important. Sous la contrainte, beaucoup d’esprit sagaces – mêmes profondément hostiles à cette institution – mettaient les mains dans un cambouis qu’ils n’auraient jamais effleuré de leur propre chef. Bon nombre d’entre eux se sont alors découverts une vocation voire un attachement charnel pour le métier des armes. C’est ainsi qu’après cette expérience faisant figure de transition entre adolescence et âge adulte, il n’était pas rare de voir de véritables lettrés épouser une carrière militaire, ajoutant une nuance intellectuelle au cercle complexe des officiers.

 
Avec la fin de ce paradigme, de telles réticences sont souvent définitives. Fini le temps des plongeons dans l’eau glacée qui se révèle finalement d’une température idéale. C’est désormais le rebut de la société qui, pour des motivations diverses, se presse aux centres de recrutement.

Kévin, 18 ans et diplômé du brevet des collèges, est un joueur hors-pair sur Call of Duty. L’adrénaline provoquée par la qualité des graphismes, la jubilation de tuer tous ces virtuels méchants nazis lui ont fait franchir le pas : troquer la manette pour le Famas (euh… plus maintenant, en fait). Pour lui, cela ne fait aucun doute, il sera galvanisé par les mêmes élans que devant son écran et, si possible, au son de la même musique que son jeu vidéo. La massification avérée de ce profil de candidat n’augure rien de bon pour ce qui est censé être l’émanation du pays.

Ceux de Wagram retournaient dans les champs une fois la campagne terminée, ceux de Verdun – ou ceux de 16, feu Genevoix me pardonnera cet emprunt déguisé – repartaient à l’usine, ceux d’Afghanistan en revanche rentrent au pays avec le besoin vital de courir chez le psychiatre. Même un albatros tétraplégique comprendrait que l’armée française actuelle est en grande partie composée, en ce qui concerne les militaires du rang, des pires éléments de chaque tranche d’âge.

 

 

Une énième pulsion bonapartiste entretient le mythe de l’homme providentiel botté. S’attendre à la répétition de l’an VIII est tout à fait illusoire au vu des portraits fraîchement brossés.

C’est avec mon sempiternel air goguenard que j’entends les nationalistes de toutes paroisses invoquer l’armée pour appuyer la future révolution. Ces naïfs ont plus de chances d’apprendre le yoga à un lémurien que de voir cette prière s’exaucer. Depuis longtemps, l’armée n’est plus un moyen de faire triompher une sédition. L’écueil fatal est de sous-estimer la lâcheté, dissimulée sous les oripeaux du légalisme, dont les haut-gradés sont imprégnés. Les militants acharnés d’aujourd’hui feraient mieux de se pencher sur les « glorieux antécédents » de leurs idoles et d’en tirer certaines conclusions rudimentaires. Depuis plus d’un siècle, même les plus estimés d’entre eux ont profondément déçu leurs thuriféraires. Boulanger et La Rocque se sont certainement rêvés en nouveaux Bonaparte mais deux choses leur manquaient : du génie et une paire de couilles.
Il faut dire que, dès le dernier quart du XIXe siècle, la Raie-publique s’est évertuée à domestiquer cette institution, à subordonner le pouvoir militaire au pouvoir civil, craignant que l’armée ne soit le cheval de Troie d’une « révolution conservatrice ».

Cette castration de longue haleine rivalise de virtuosité avec celle opérée sur la gente masculine du XXIe siècle !

 

 

J’échangerais volontiers ma morne existence urbano-estudiantine contre la possibilité de suivre Beauregard à Manassas, Jackson dans le Shenandoah ou encore Early jusqu’aux portes de Washington. Mais pour rien au monde je ne laisserais l’errance me conduire à l’enrôlement qui, dans la droite ligne de ma veine actuelle, me catapulterait tout droit sous les ordres de la réincarnation du père La Chiasse et de son procéduralisme ubuesque. Le corps des officiers, généraux ou subalternes, n’a pas grand chose à envier aux boutonneux adolescents attardés qui pullulent à la base. Dans un autre registre, ils incarnent également le caractère vermoulu de l’armée française. Bureaucrates rutilants d’auto-satisfaction, ils n’ont pour la plupart jamais goûté d’autre hémoglobine que la leur, lorsqu’ils se sont malencontreusement coupés un matin en se rasant. C’est pourtant ces langoustines sauce eczéma qui sont chargées d’incarner le modèle de Kévin et Lorenzo, embourbés dans le niveau 47 de leur morbide addiction. Ce lent processus de déconnexion aboutit à la formation de l’antithèse du soldat : loin de vouloir ressembler à un grognard, insensible au destin funeste et héroïque du général Eblé et de ses hommes dans les eaux glacées de la Bérézina, ces pantins désarticulés bondiront au sifflet pour aller faire les cent pas devant la synagogue menacée par les zombies hitlériens. Sentinelles, irréductibles veaux accrochés aux mamelles !

 

 

Difficile aujourd’hui de trouver victime de viol plus accommodante que l’armée française. Comme cette secrétaire qui, après une rude journée jalonnée de pelotages multiformes, finit inévitablement sous le bureau du patron, persuadée de contribuer à l’expansion économico-conjoncturo-dynamo-actionnarialle de l’entreprise.

Rebatet a dressé ce diagnostic en des termes moins grivois : « Quand un lion souffre qu’on lui rogne les dents et les ongles sans même froncer le nez, ce n’est plus un lion, mais une descente de lit, promise aux injures du pot de chambre. Ce qui est arrivé. »

 

 

Renart

 

 

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