L’UNIVERSITÉ « FRANÇAISE » EST UN CAMP DE DÉCONCENTRATION GAUCHISTE

Romain Guérin évoque les délices des études en Université

 

 

Grand sas de compression des chiffres du chômage qui sent le renfermé et le tabac froid, l’université est un terrain vague où divaguent des corps bariolés, comme des bateaux ivres à la dérive. C’est le Temple bétonné du dialecte bureaucratique, cette novlangue de bois où les vacances se changent en « interruptions pédagogiques ».
L’université française est une chose saisissante, c’est la concrétisation des valeurs molles de la gauche fainéante qui confond le fascisme avec l’autorité ; la licence et la liberté ; le travail et l’exploitation ; et enfin, l’effort et la punition.
De toutes ces confusions nait la dictature du « oui mais ».

 

 

Après plusieurs semaines passées en faculté de philosophie, je suis allé demander à une « prof » pourquoi elle répondait systématiquement « oui mais » à certaines interventions qui manifestement n’avaient aucun sens. Elle me répondit, avec cet empressement un peu gêné des laquais rampants pris en flagrant délit de zèle assumé, que c’était l’esprit de la nouvelle pédagogie, que de ne pas brusquer les élèves.
Cette nouvelle pédagogie a une drôle de manière de respecter les étudiants. Pour ses tenants, le respect, c’est la non-violence. Il ne faut pas que le pauvre petit étudiant souffre, il ne faut pas qu’il se sente mal à l’aise.
Pour moi, le respect, c’est l’honnêteté. Si je dis une énormité, il est du devoir du professeur de me corriger et je lui donne même le droit de se moquer de moi.
En classe, la plupart des interventions estudiantines sont stupides. Leur but n’est pas d’enrichir le cours, de pointer une ambigüité ou de souligner un problème. L’étudiant qui lève la main (quand il est poli, ce qui est de plus en plus rare), pose en fait rarement une question. Au mieux, il finit par une question sans intérêt, mais généralement, il ne prend même pas la peine de construire un questionnement – trop douloureux sans doute.

Il expose sa culture indigente et veut être assuré de sa triste valeur par des professeurs encore plus tristes.

 

 

Cette pédagogie en pédale douce a l’odeur d’un fascisme insidieux qui consiste à intérioriser l’oppression pour mieux la dissimuler. Ainsi, étant invisible, elle devient intouchable, impalpable, comme trop familière.
Les bonnes vieilles dictatures d’antan étaient visibles puisqu’il y avait toujours un « autre » oppresseur et étaient donc plus exposées à la révolte qui avait un point de mire, une cible concrète. Aujourd’hui, la jeunesse française est désarmée parce qu’elle ne trouve pas d’ennemi ou en désigne un mauvais et pour cause, car elle est elle-même son propre ennemi, son despote débile, sa perte.
C’est pourquoi les principaux moyens de sa révolte sont si grotesques. La grève et les blocages sur les campus sont d’une terrible ironie. Ce sont des policiers qui garantissent l’accès au « savoir », pendant qu’une poignée de nervis « humanistes » crie des slogans éculés et interdit violemment l’accès aux amphithéâtres, avec aux bras des brassards, qui ressemblent étrangement à ceux des régimes qu’ils prétendent dénoncer.
La grève se fait cérémonie religieuse, complètement déconnectée du réel et de la dimension d’efficacité et de pertinence que devrait avoir toute lutte. Une grève dans une usine impacte la production et donc le porte-feuille du patron, quand ce dernier est bien le propriétaire de l’entreprise et qu’il a toute ses billes dedans, ce qui n’est pratiquement plus le cas aujourd’hui pour les grands groupes, où le capital est atomisé et voyage dans les bourses mondiales à la vitesse de la lumière, insaisissable et masqué.
Mais faire grève à la faculté c’est quoi ? C’est remplacer rien par pas grand chose, ce qui a pour seul mérite de mettre en lumière le vide de l’institution.
La jeunesse sera émancipée quand une grève consistera à doubler, voire tripler les heures de cours hebdomadaires.

 

 

À l’aide de quelque anecdotes, je m’en vais vous immerger dans ce monde estudiantin qui aux yeux de ceux qui n’ont pas eu la « chance » d’y aller, ou pour ceux qui, par vanité, n’ont jamais voulu le regarder en face (dénigrer une institution dont on est issu, c’est en quelque sorte se dénigrer soi-même, c’est pourquoi toute institution fabrique d’abord des zélateurs), est quelque chose de sérieux.
Les deux premières concernent plus particulièrement l’absurdité de l’enseignement de la philosophie conçu comme matière à part entière et non comme matière transversale, c’est-à-dire, comme réflexion (éthique, épistémologique, logique, etc.) sur des « matières premières » que peuvent être l’anthropologie, la médecine ou encore les mathématiques et le droit.

 

 

En première année de licence de philosophie, alors que j’étudiais à l’université Jean Moulin de Lyon, j’ai fait un exposé sur un passage des Règles pour la direction de l’esprit, du chevalier français qui partit d’un bon pas, j’ai nommé René Descartes, passage qui concernait la ligne anaclastique.

 

 

Cette ligne au nom barbare est tout simplement la représentation mathématique d’une surface sur laquelle les rayons parallèles de lumières se réfractent de sorte qu’après la réfraction, ces rayons se coupent tous en un point. Sortant d’un bac S, spécialité physique, ce problème m’était bien connu, puisqu’il fait partie des bases de ce que l’on appelle en physique, l’optique. Bref, je me suis attaché à faire un exposé classique de philosophie, tout en essayant de vulgariser ce point de physique qui était en fait l’essentiel du texte que je devais expliquer. J’ai donc pris des exemples du quotidien (laser, lentille, parabole, etc. ) pour que mon auditoire exclusivement composé de littéraires (entendez des gens qui sortent d’un bac L et qui sont allergiques à tout ce qui ressemble de près ou de loin, à un chiffre ou à une relation logique) puisse bien me comprendre.
Quelques étudiants sont venus me voir à la fin du cours pour me féliciter de la clarté de mon travail avec la même petite étincelle dans les yeux qu’ont les enfants qui découvrent une partie de leur anatomie. Ces compliments, bien que mérités, étaient excessifs car suscités par leur joie rare et intérieure qu’ils avaient eu de comprendre quelque chose qu’ils avaient toujours jugé hors de leur portée. À savoir, un problème physique trivial ou une énigme mathématique simple.
La « prof » – apocope révélatrice – qui était, je vous le donne en mille, une spécialiste de Descartes, m’avoua avec une franchise déconcertante qu’elle n’avait rien compris à mes explications. Elle me dit sans honte qu’elle ne remettait pas en cause ma pédagogie et ma culture scientifique mais qu’elle n’avait jamais rien entendu en ces matières. Voilà qui est fort gênant puisque Descartes, avant d’être un philosophe, était un savant féru de mathématiques et de physique.
Je la surpris quelque temps après dans le métro à lire la Correspondance avec Élisabeth dans la même position et avec la même ferveur pathétique qu’une bonne sœur devant son missel.
J’appris donc qu’on pouvait être spécialiste de Descartes sans rien entendre à la Dioptrique, aux Météores et à la Géométrie.

 

 

Quelques années plus tard, cette fois-ci, à la faculté de Grenoble (les universités changent, l’imposture reste) je suivais un cours avec une « spécialiste » de Galilée sur un ouvrage majeur de celui-ci, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde. Ce livre confronte la vision galiléenne de la physique et de l’astronomie, à la vision aristotélicienne qui faisait encore autorité à l’époque de Galilée. J’étais assis à côté d’un jeune homme [à savoir, depuis, ce garçon est devenu un auteur publié, Jonathan Tavel] discret, qui venait ici un peu par curiosité, puisqu’il suivait, lui, des cours d’astronomie. Aux inter-cours (à la récré), j’adorais l’écouter parler. Je l’assaillais de questions concernant le fonctionnement de notre système solaire, mais surtout, sur la représentation la plus actuelle et la plus crédible que les scientifiques avaient de notre univers.

 

 

Au fond, j’étais bien triste de ne plus faire de matières scientifiques, le cursus de philosophie jugeant cela dispensable.
Sur le fronton de l’Académie de Platon, la légende dit qu’on pouvait lire : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre. » Pour le père de la philosophie occidentale, il n’est pas « conseillé » de s’exercer en logique ou en mathématique pour prétendre faire de la philosophie, c’est tout simplement une condition sine qua non. Ne rien entendre en géométrie ou en algèbre est donc disqualifiant. Autrement dit, pas un seul titulaire du bac L n’aurait pu mettre un orteil dans un cours de Platon.
C’est en son nom que je prône une liquidation totale de l’enseignement actuelle de la philosophie et de la dichotomie entre scientifique et littéraire. Dichotomie qui ne fait que produire au mieux, soit des machines à calculer sans sensibilité ni vision, soit des artistes ratés loufoques et hirsutes.
Revenons à nos moutons au sens propre du terme.

 

Un jour, « la » professeur«e» démérite, d’une main tremblante, dessina ce qu’elle considérait être le système solaire conçu par Galilée. Alors que j’étais, comme à mon habitude, dans les nuages, le rire gras de mon voisin, accoutumé, lui, à être dans les étoiles, me sortit de ma torpeur poétique. Il se leva avec fracas et se précipita au tableau pour effacer ce qu’il considérait être, à la limite, du mauvais art rupestre. Il dessina avec précision le système solaire galiléen devant les yeux écarquillés de la bonniche diplômée qui avait été prise en flagrant délit d’ignorance. Un peu de honte est vite passé pour ce genre d’imposteur.

 

 

J’appris donc qu’on pouvait être spécialiste de Galilée avec un niveau CP/CM1 en astronomie.
Voilà pour l’absurdité de l’enseignement de la philosophie dans les facultés françaises, enseignement grossier qui s’attaque à tout mollement pour ne rien abattre, qui va dans tous les sens pour arriver nulle part, et qui vulgarise jusqu’aux plus épouvantables aberrations :
« En gros, on peut dire qu’un éléphant n’est rien d’autre qu’une très grosse mouche rose et sans aile. »
Pause café.

 

 

Plus crispant encore que l’incompétence scientifique manifeste ou l’indigence culturelle assumée, le cours « farce » qui consiste par exemple à mettre une demi-heure pour projeter un extrait de film de deux minutes qui montre un plan fixe sur un village français et plus précisément sur un clocher, tout cela pour nous montrer que le concept de fascisme est intimement lié à celui de ruralité, de religion et d’amour de son pays (cours de cinéma et histoire qui, comme un compagnon d’infortune le souligna avec brio et véhémence, réalisait la prouesse d’être ni de l’histoire, ni du cinéma).
Autre exemple d’imposture, un cours de sociologie de la musique qui consiste à perdre deux heures pour voir « la Môme » et une heure à voir un brave homme mais manifestement limité et incompétent, essayer de comprendre pourquoi le lecteur DVD ne fonctionne pas, alors que la prise secteur n’était visiblement pas branchée.

 

 

La palme du « n’imp’ » comme on dit dans le jargon qui sévit dans les derniers rangs, revient à un enseignant chercheur en philosophie analytique qui répondait au nom de Sirtaki ou de Salakis, je ne sais plus bien. En tout cas, cet avorton à lunettes nous venait tout droit du ventre de la philosophie occidentale. C’était un Grec.
Je sais que l’esprit du temps n’est pas aux attaques sur le physique, mais ce type à l’accent impossible, mélange d’américain et de grec, était si moche qu’on aurait pu croire sa laideur intentionnelle. Sa toison dégarnie dessinait sur son cuir « chevelu » une sorte de couronne de laurier gâté. Gâteux au regard de rat, valet valétudinaire de l’incompétence, c’était une sorte de Stan Laurel pas très hardi. Le flot timide et malsain de ses paroles quand il prétendait faire cours, sortait de sa bouche comme un filet de pus dégoulinant d’un abcès, charriant avec lui les cellules mortes de son cerveau en putréfaction. Il résonnait dans mes oreilles, non comme un discours sensé, mais comme les confessions d’un pédophile après un ultime carnage. Voici ce que cet escroc subventionné, ce camelot de province, promettait dans le livret des études remis en début d’année :

 

 

Le cours est consacré à l’étude des théories philosophiques de la fiction. D’abord, à titre introductif, nous examinerons les tentatives qui ont été faites pour définir la fictionnalité. Ensuite, nous dégagerons les problèmes philosophiques fondamentaux de ce domaine : la signification des fictions, le paradoxe des émotions ressenties dans les contextes fictionnels, et le rôle joué par les raisonnements hypothétiques dans la narration. Ensuite, par une étude de textes, nous analyserons les diverses hypothèses qui ont été proposées pour résoudre ces problèmes. Cela nous obligera à penser à des questions plus larges : la rationalité des émotions et la structure des contenus de la pensée.

 

 

Ça en jette non ! Ça en met plein les synapses ! On se dit que dans cette U.E. (unité d’enseignement qui à partir du Master devient « séminaire », terme scolastique pour faire trembler les non-initiés), il va y avoir du sport, de la gymnastique intellectuelle de haut vol.

 
Imaginez plutôt : une salle blancheur hôpital, un curé moribond qui récite des patenôtres en psalmodiant des noms comme Putnam, Quine, Carnap, Austin, Ryle, Searle, Frege , Kripke et une douzaine de scribes qui retranscrivent son plain chant inaudible sur un bout de papier aussi scrupuleusement que si c’étaient les dernières volontés d’un mourant.
Au début, Monsieur John Salakis, devait prendre le silence qui régnait dans ses cours pour de la concentration, voire de l’intérêt. Mais au bout d’un moment, le bruit des mouches a dû l’angoisser. Il a dû se demander si ces insectes volants, loin d’être des petits anges du silence, n’étaient pas, en fait, des arthropodes nécrophages qui se régalaient de son carnage. Alors, un peu énervé, il lança un jour à la cantonade :
« Je pourrais savoir pourquoi depuis maintenant bientôt deux mois, personne ne pose de question ? »

 

Aucune réaction dans l’assemblée. Moi, je bouillonnais car j’avais subitement l’impression de comprendre la philosophie analytique. Mon cœur s’est mis à battre à toute vitesse car, moi et moi seul, avait la réponse à sa question mais j’avais peur que ma timidité maladive ne m’empêchât une fois de plus de faire un magnifique coup d’éclat. Le coup de coude complice de mon voisin fut l’étincelle de la flamme qui fit fondre la glace qui, trop souvent, emprisonne ma volonté :

 
« Parce que votre cours, sauf le respect que nul ne vous doit, c’est de la m…. déjà qu’enseigner l’esthétique avec votre tête, c’est de la provocation, mais en plus, vous traitez le problème de la fiction sous l’angle analytique, c’est-à-dire logique, grammatical, ce qui ne manque sûrement pas d’intérêt bien que, quand on voit ce que cette école de pensée a fait de vous, on est en droit de douter du bien fondé de l’étude. Vous nous avez trompé ! Vous nous avez dit que votre cours portait sur la fiction, pas que votre cours était lui-même une fiction. Vous avez pourtant de la chance, la médiocrité artistique de notre temps vous sauve. Avant l’art contemporain, votre prestation aurait été inqualifiable mais aujourd’hui, grâce à lui, on peut dire qu’elle est une sorte de performance, un « happening », qui vise à nous rendre sensible la fictionnalité. En l’espèce : ce cours absurde et votre légitimité d’enseignant. »

 

 

L’université est pavée de bonnes intentions, mais c’est l’enfer.

Heureusement, il arrive que le diable porte pierre. Dans mon cas : la rencontre avec Conversano, sur les bancs de cette fac de philo, à Grenoble. Je raconterai peut-être les débuts éclatants de notre amitié dans un futur texte, si vous êtes sages 😉

 

 

Romain Guérin

 

 

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