Je déteste m’apitoyer sur le passé pourtant je regarde cette période de ma vie avec une certaine honte.
Comment ai-je pu, dans une entreprise de libération aussi intense que sincère, tomber dans tous les pièges de la rébellion bon marché ? Pourtant, à l’époque je ne voyais pas d’autres façons de signifier à l’institution scolaire mon mépris, que de venir en cours bourré ou défoncé. Vous attendez de moi des quatorze ou des seize sur vingt ? Eh bien j’aurais délibérément des six et je vous emmerde. J’étais fier d’être un cancre, j’étais fier de faire partie de cette autre élite, celle agrippée au radiateur, celle des salles de colle. Je me suis mis moi-même le bonnet d’âne sur la tête, avec le même dédain, avec la même superbe que Napoléon.

J’avais toujours été un bon élève, mais en classe de première, par curiosité et révolte, j’ai décidé de visiter le fond de la classe. Vous voulez passer de quatorze à huit de moyenne ? Rien de plus facile.
Dormez en cours quand vous y êtes.
Délaissez la salle d’étude pour le bar.
Faites l’économie du cahier de texte ou de l’agenda, ils sont inutiles.
Ça y est ! vous êtes un rebelle !

Vous vous vantez de votre débauche, vous aimez votre bassesse, vous découvrez la sensualité des profondeurs. Vous regardez avec pitié tous ces suce-boules qui apprennent leur leçon par cœur jusqu’au dégoût, et qui tremblent pour leur dossier scolaire. Ces lèche-culs qui veulent tous faire ingénieurs depuis l’âge de deux mois et demi mais qui ne savent pas quoi répondre quand on leur demande « qu’est-ce que c’est concrètement que d’être ingénieur? ». Vous ne perdez pas une occasion d’être insolent. Vous vous foutez d’avoir raison ou tort.
Le tout, c’est d’être contre avec brio.
L’ironie de l’histoire, c’est que malgré mon attitude déplorable et mes mauvais résultats, le conseil de classe voulait me faire passer en terminale.
J’ai dû demander moi-même le redoublement !
Putain ! Faut tout faire soi-même.

J’ai quitté cette grande cour de recréation du Lycée Lamartine à Mâcon, pour une plus petite, plus austère, celle du Lycée saint Thomas d’Aquin et de son internat, à Oullins, près de Lyon. J’avais vite compris que l’échec scolaire ne mènerait à rien, surtout quand on a aucune idée de ce qu’on veut faire et qu’on a aucune envie de rentrer dans le monde du travail. Reste dans la panoplie du rebelle, la drogue, l’alcool, le désamour envers ses parents, l’athéisme et la gauche extrême. En sachant que mon père n’est ni un drogué, ni un alcoolique, qu’il est croyant et qu’il était à l’époque un petit patron, vous imaginez le cocktail explosif. Il était donc nécessaire que je quitte le foyer familial. Quand je pense que mes parents m’ont toujours menacé de m’envoyer en pension si j’avais de mauvais résultats et qu’en un soir, je leur ai annoncé, non seulement que je désirais redoubler, mais qu’en plus, je voulais partir en internat.

Franchement, pour être parent, faut vraiment avoir du sang froid.

Ils n’ont pas tardé à avoir de mes nouvelles quand deux jours après m’avoir déposé au Lycée pour faire ma rentrée, ils ont reçu un coup de fil leur informant que leur fils avait pissé sur la chapelle de l’établissement. Je tiens à préciser que cet acte n’avait rien de symbolique ou de volontairement blasphématoire. J’étais tout simplement ivre au dernier degré et pour moi, la chapelle à ce moment-là n’était qu’un charmant petit mur au forme de vespasienne, tout à fait adéquate pour accueillir ma miction fermentée. Je remercie le responsable de l’internat de ne pas avoir mesinterpreté ce geste, ce qui aurait été autrement plus grave.

Ma renommée fut immédiate.
Comme les professeurs l’ont attesté, j’ai réussi mon redoublement.
Je fus même premier de ma classe en terminale S en m’imposant cette règle simple : se mettre devant et faire les devoirs de toutes les matières à haut coefficient, soit, les mathématiques, la physique et la biologie. J’ai quand même craqué pour les maths et la bio et j’ai fait une exception pour la philosophie.
Avec dix-huit de moyenne en physique-chimie, matière à coefficient neuf, on a tendance à être insolent avec la prof d’allemand et à se foutre gauloisement de la trogne du prof d’histoire.
La délectation suprême était que mon meilleur pote de l’époque qui avait le même prénom que moi, était lui, le dernier de la classe.
Quel bonheur, quelle joie sublime de voir la tronche déconfite des profs devant la franche complicité des extrêmes !

Je me rappelle d’un jour où la prof de physique avait particulièrement pâti de cette situation. Elle commença à envoyer au tableau mon pote, malgré le fait que celui-ci lui signifia avec véhémence l’inutilité de cette démarche. Puis, elle essaya de faire résoudre le problème par deux ou trois autres cancres. Elle s’essaya aussi avec quelques élèves « modèles » qui manifestement ne comprenaient rien non plus à son exercice de mécanique. Dans un dernier élan désespéré, pour trouver un appui, elle me demanda d’aller au tableau. J’avais devant moi, bien en vue, l’exercice résolu que j’avais fait la veille et pourtant je lui dis, avec un certain détachement, que je n’avais pas fait son exercice. À cet instant, j’ai eu comme un orgasme, j’ai vécu pendant une seconde la vie d’un véritable génie. Ce genre d’hommes qui peuvent être les premiers tout en crachant à la face de ceux qui distribuent les prix. Je dormais dans la plupart des cours, je buvais dès que je le pouvais, je fumais le poison des allogènes, je dissimulais mal mon mépris pour ces fonctionnaires et j’avais les félicitations ! Oh ! Allégresse.

Après mon coup d’éclat des premiers jours quand j’ai uriné sur la maison du Seigneur, un second coup d’éclat en fin de première a définitivement conforté ma réputation. Si mes souvenirs sont bons, c’était un jeudi. Je n’avais pas cours de l’après-midi, ce qui me condamnait à six heures d’études. C’était le jour de la manifestation anti-le Pen qui faisait suite à son passage au second tour de l’élection présidentielle. Je m’inventais donc une excuse bidon -la mort d’un oncle je crois – pour pouvoir quitter l’établissement afin de participer à ce grand mouvement de rébellion « spontané », à cette grande lutte obligatoire contre le grand méchant loup blanc et fasciste.
Mon alcoolisme d’alors étant plus puissant que ma bêtise politique, mes velléités révolutionnaires se sont arrêtées devant le premier comptoir de bar que j’ai vu.

Je devais impérativement rentrer à l’internat pour le repas du soir, à sept heures. Malheureusement, le cortège au grand cœur encore plus saoul que moi, immobilisa mon bus. J’arrivais d’un bon pas, solidement éméché, mais je ne trouvais personne à la cantine. Tous les internes et toutes l’équipe administrative étaient au C.D.I pour une information sur la sécurité routière. Avant de rentrer dans la salle, je croisais le responsable de l’internat qui me signifiait que j’étais déjà dans une merde noire,- et que manifestation ou pas-, j’étais le seul responsable de mon retard.
Je rigolais intérieurement devant ce petit bonhomme grisonnant et bedonnant qui avait vraiment l’air d’être crédible dans sa mission de casseur de couilles.

Je rentrais le plus discrètement possible, mais toute l’attention était dirigée vers moi. Tous les internes savent bien que si un des leurs sort, c’est soit pour un enterrement, soit pour se murger la cervelle. Il était évident vu ma démarche nonchalante et la joie incongrue qui sculptait mon visage, que je n’avais pas perdu un proche. Je me mis dans un coin, essayant de me faire le plus petit possible, quand le débat dériva sur le problème majeur des femmes au volant. Je n’ai pas pu résister et j’ai sorti deux ou trois âneries qui me passaient par la tête. C’en était trop pour l’équipe pédagogique, ce que me signifia le surveillant de l’internat qui était droit, intègre et humain, en me proposant de croquer une pomme, ce qui allait me permettre selon lui de rafraîchir mon haleine et surtout de m’empêcher de dire des conneries.

Je me renfrognais dans mon coin en attendant l’entrevue disciplinaire qui semblait m’attendre quand tout à coup, mes amis, le clou du spectacle.
La bonne femme de la sécurité routière brandit un éthylotest et demanda un volontaire pour le tester et montrer le principe du fonctionnement à toute l’assemblée. Et là, pendant plusieurs secondes admirables, la centaine d’internes scanda avec énergie et malice mon prénom. La bonne femme complètement naïve ne comprenait pas du tout l’enjeu de la situation et se contenta de suivre la centaine de doigts tendus qui me désignait.
Que faire ?
Dans les deux cas j’étais grillé. La seule différence, c’est que si je refusais, tout en me désignant implicitement, je passais pour un lâche, alors que si j’acceptais, j’imprimais une centaine de mémoire d’une marque indélébile. Je me suis levé avec la même majesté qu’un député gauchiste qui croit parler au nom de l’humanité, j’ai attrapé l’éthylotest et j’ai soufflé jusqu’à étourdissement. La bonne femme récupéra le ballon et commença avec assurance à expliquer que la couleur resterait orange mais que si c’était positif, il fallait attendre un peu et que la couleur passerait au vert. Elle avait à peine fini sa phrase que la réaction chimique dans le tube sembla lui brûler les doigts, et elle déclara candidement qu’elle n’avait jamais vu ça.

La couleur n’était pas dans le manuel, par contre, elle m’accusait incontestablement.

Elle était gênée alors que moi, devant cette foule prise de fous rires, je contemplais mon triomphe. J’avais conscience de rentrer dans l’histoire.
Un jour de renvoie, des menaces, des mensonges à mes parents, bref les basses armes de la bureaucratie. En tout cas, une punition que j’acceptais avec joie, tant elle était dérisoire face au moment de communion que ma bravoure a permis de faire vivre à mes mornes camarades, qui sont tous devenus aujourd’hui je pense, de parfaits ingénieurs.

Romain Guérin