PRÉCIS D’ÉTHIQUE POUR UN HUMANISME CONCRET

Romain Guérin, à propos de l'indignation du coeur, et de celle de la raison. Un monde d'écart !
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La phraséologie politique actuelle oppose la raison et le cœur. La gauche prétend gouverner avec le cœur, la droite dit, elle, que cette dernière n’en a pas le monopole, etc.
Pour eux, la raison est perçue comme un instrument froid, utilitariste et incapable de jugements moraux, alors que le cœur serait la source de toute morale (locale et universelle) et de sentiments humains potentiellement inépuisables. Or, quelques exemples suffisent à comprendre qu’il y a une confusion de concepts et que ce genre discours ne dépasse pas le niveau du slogan publicitaire.

 

 

Devant le cadavre de votre chien, votre cœur vous pousse à pleurer alors que votre raison tempère l’événement. Devant les actualités souvent morbides, votre cœur est tout simplement absent et subit même les critiques de la raison qui est doublement indignée, par l’événement sanglant et le silence de votre cœur.

 

 

Cela montre que le champ de rayonnement de l’affliction sincère qui est l’apanage du cœur, est réduit à taille humaine et concerne tout simplement les êtres que l’on connaît, et que l’intensité de l’affliction augmente à proportion du degré d’intimité que l’on a avec la personne souffrante. Alors que le champ de l’affliction affectée, lui, est illimité et s’étend au genre humain, la raison étant par essence une faculté de généralisation.
Donc, dire la gorge faussement serrée, en tant que responsable politique (ou autre), que c’est au nom du cœur que l’on s’indigne chaudement de la misère en Afrique est un mensonge : on s’indigne froidement au nom de la raison.

 

 

Le cœur, lui, tout en étant la seule source de sentiment sincère, est profondément injuste, égocentré et indifférent à la plupart des drames humains.
On pleure ce qui à nos yeux est rare et irremplaçable.
Point final.

 

 

Si comme nous l’avons montré, la raison, qui bien que froide, est capable de jugement moral (la vie d’un homme vaut la vie d’un autre homme), elle est par contre incapable de produire des sentiments moraux (amour, amitié, fraternité, compassion, pitié) qui eux seuls, sont vecteurs de morale en acte et donc, garants des valeurs de la civilisation.
C’est donc le rayonnement du cœur qu’il s’agit d’élargir au maximum et c’est bien ce que l’idée de nation (après la famille, le clan, les connaissances, les habitants d’une même ville ou région) tente de réaliser.

 

 

« L’internationalisme est une protestation contre l’égoïsme national, non pas au profit d’une passion spirituelle, mais d’un autre égoïsme, d’une autre passion terrestre ; c’est le mouvement d’une catégorie d’hommes – ouvriers, banquiers, industriels – qui s’unit par dessus les frontières au nom de ses intérêts pratiques et particuliers, et ne s’élève contre l’esprit de nation que parce qu’il la gêne dans la satisfaction de ses intérêts. Auprès de tels mouvements, la passion nationale semble un mouvement idéaliste et désintéressé. » Julien Benda

 

 

Personne ne pleure de vraies larmes à cause des femmes chinoises violées, des clochards mexicains et des handicapés suédois, sans parler des millions de massacrés par la faim et de mutilés par la guerre qui meurent chaque année. En revanche, la misère hexagonale semble encore toucher le cœur des Français.

Le terrorisme (ou la propagande), par sa mise en scène, la nature de ses victimes et son recueillement organisé, n’est pas autre chose qu’une tentative d’élargissement artificiel à des fins souvent confidentielles et douteuses, du rayonnement des cœurs à des réalités plus vastes ou plus lointaines.

 

 

Pour résumer, la grande vertu du cœur, c’est qu’il est le seul à sécréter des sentiments qui sont les moteurs de la morale réelle et pratique ; son vice, c’est son essence égoïste bien que celle-ci soit relativement élastique.
Les grandes vertus de la raison résident dans la tempérance des sentiments égoïstes trop brûlants et sa conscience large, voire universelle, des problèmes moraux ; ses vices consistent dans son incapacité à produire le moindre sentiment et dans sa prétention hypocrite et bruyante à en produire.

 

 

Aussi scandaleuse qu’elle puisse apparaître, la vie est finalement bien faite, car si la raison produisait des sentiments moraux, la vie serait un sempiternel supplice ; et si le cœur était rationnel, l’homme ne serait qu’une machine binaire sans nuances, une calculatrice de pierre sans préférences, bref : un monstre de glace.

 

 

 

 

Romain Guérin

 

 

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