Pourquoi parler de géopolitique est une perte d’énergie

Et pourquoi les dictatures sont des régimes fragiles

 

Le Français aime se déchirer sur des questions qui le dépassent, et la géopolitique occupe une place de choix dans la dépense de son énergie sur des questions où il n’a aucun pouvoir. Qu’il soit (dés)informé par la télévision, par des médias alternatifs, par des « spécialistes du Moyen-Orient » autoproclamés ou par des directeurs d’opinion accueillis, orientés et ménagés par un camp, le commentateur de géopolitique se retrouve face à 2 problèmes majeurs :

 

– Il n’a pas toutes les cartes en main : en tant que citoyen normal, il serait hallucinant de bêtise de penser qu’on a toutes les informations en main pour décider du bien fondé de telle ou telle décision par un gouvernement sur-informé par ses services secrets et ayant conclu des pactes secrets et changeants avec des puissances étrangères.

 

– Il juge à travers un prisme moral ce qui n’est que conflit d’intérêts entre les États : comment voulez-vous comprendre une décision motivée par les purs intérêts des États, si vous jugez avec des critères moraux ? La naïveté que vous déplorez lorsque l’opinion publique applaudit par esprit moral le détrônement d’un dictateur, n’est-elle pas la même que celle de penser que les États doivent agir moralement avant de suivre leurs propres intérêts, et sans comprendre que parfois la chose à faire la plus morale est aussi la plus incompréhensible aux yeux de gens qui n’ont pas les informations des services secrets ?

 

 

Donc la question que se posent la plupart des Français qui réfléchissent aux conflits actuels, c’est : que gagne-t-on à intervenir au Moyen-Orient, à tuer des gens et à éliminer des dictateurs qui pourtant étaient les seuls aptes à tenir leur pays — la démocratie n’étant apparemment faite que pour les peuples évolués ?

 

Parce qu’éviter que tous les pays musulmans — où une écrasante majorité de la population approuve la Charia — aient des armes nucléaires qui tomberont immanquablement aux mains d’islamistes après une simple élection ou succession, pour protéger son propre peuple, n’est-ce pas là une raison suffisante ?

Ça peut vous paraître cynique, mais qu’est-ce que la morale vient faire ici ? On parle de géopolitique d’États, pas de morale individuelle. Et est-il plus moral de laisser New York, Paris, Moscou ou Tel-Aviv se faire raser de la carte avec des millions de morts dans 30 ans parce qu’on serait trop faibles pour déstabiliser des dictatures aujourd’hui ? Ce n’est pas une question facile à laquelle un salarié du tertiaire sans pouvoir ni responsabilité peut répondre après 10 secondes de réflexion et avoir lu quelques livres anti-Occident. C’est une décision sale, cynique, certaines fins justifiant certains moyens, mais parfois à des niveaux dérangeants. Je vous conseille de regarder l’excellent film Watchmen, ce simple film vous apportera peut-être bien plus de réflexion et de sagesse que la lecture monomaniaque d’écrivains motivés par la naïveté, le buzz, le fric de lobbies étrangers (qui a parlé de l’Iran et d’Alain Soral ?), l’ethnomasochisme anti-occidental (« tout dans le monde est la faute des Blancs, et on va vous le prouver une nouvelle fois dans ce livre »).

 

Il y a bon nombre d’autres explications possibles : un mélange d’intérêts privés et de façons d’entraver la Russie dans une guerre froide qui ne s’est clairement pas arrêté à la chute de l’URSS.

Simple exemple : la Syrie est à une distance du Caucase équivalente à un simple Paris-Nice. Le Caucase représente une énorme source de revenus pour la Russie (pétrole, gaz…). Déstabiliser la région, c’est menacer le Caucase et affaiblir, entraver la Russie. Ceux qui ne comprennent pas ça sont du même niveau intellectuel que ceux qui ont soutenu la Tchétchénie djihadiste sous des prétextes moraux, certains crétins croyant sincèrement que la Russie pouvait, au nom du droit des peuples à s’autodétruire par eux-mêmes, laisser l’indépendance aux terroristes tchétchènes et ainsi se faire régulièrement détruire ses pipelines ou devoir payer un lourd tribut à des arriérés.

 

Deux Mirage 2000D recherchent le vol AH5017 qui s'est écrasé au Mali

 

Quoi qu’il en soit, objectivement et sans question de morale, les conflits actuels et les chutes des dictatures orientales montrent bien l’extrême fragilité des régimes dictatoriaux, surtout aujourd’hui : il suffit d’une simple excuse morale pour justifier une intervention aux yeux de son peuple et pour les décapiter.

 

Si les peuples arabes ne devenaient pas des ruches djihadistes dès qu’ils ne sont pas réprimés par un dictateur, ils n’auraient pas besoin de dictatures et n’en seraient pas là. Ils ont besoin de despotes pour fonctionner, c’est une énorme faiblesse quand on ne représente rien militairement.

 

La démocratie molle a bien des inconvénients, mais c’est plus dur de justifier le bombardement de la Suisse que d’une crapuleuse dictature comme celles qui prolifèrent au pays des dromadaires, et qui n’ont de mérite que de calmer la nature islamiste de ces pays.

 

Photo : (c) EMA / Armée de l'Air - Décollage d'un Mirage 2000D depuis la Jordanie.

 

Ainsi, en organisant ses coups d’Etat fake pour faire ses nettoyages politiques, le fanfaron Erdogan ne sert pas son peuple, car dès qu’il refusera un truc à une élite privée occidentale ou qu’il y aura un intérêt de guerre froide à le descendre, boum. Plus de Erdogan. 

Après une bonne campagne médiatique pour fouiller sa merde voire en rajouter, en inventer s’il le faut, l’opinion publique ne s’opposera à rien.

 

Pauvres arabes qui voudraient que la mondialisation ne consiste qu’à profiter d’avoir son cul posé sur du pétrole (sans avoir découvert le moteur à explosion), se faire couvrir par l’or occidental, et faire chanter l’Occident.

 

Vous qui vous énervez sur les interventions qui diabolisent l’Occident — tout ce qui va mal dans le monde devenant la faute des Blancs — et qui honnissez les pétromonarchies présentement alliées de l’OTAN, dites-vous bien que le jour où les pays esclavagistes que sont l’Arabie Saoudite ou le Qatar ne représenteront plus un intérêt géostratégique pour l’Occident, leurs dirigeants dégueulasses et corrompus pourraient vite se prendre 50 tonnes de démocratie sur la gueule.

 

Yann Merkado

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