Je pense personnellement qu’Henry de Lesquen a raison, que l’art musical est peut-être l’unique remède pouvant soulager l’Occident de ses maux et l’accompagner vers le nouveau cycle le plus sereinement possible, ou, au contraire, catalyser son Ekpyroz.
Mais pour cela il faut comprendre ce qu’est réellement la musique. Pas dans son acception profane des temps modernes, mais bien son caractère universel tel que transmis dans l’occident par l’intermédiaire des mystiques rhénanes, dont la sainte Hildegarde von Bingen est à mes yeux une des plus symboliques doyennes.

La musique telle qu’elle était conçue, alors, n’était absolument pas une simple science des sons, ou pire, une exécution instrumentale de ceux-ci. Elle était un domaine spéculatif comprenant tout à la fois les données métaphysiques qui le fondent que les applications mathématiques qui l’organisent. C’est le polymathe Anicius Boetius, alias Doctor Mirabilis, un philosophe chrétien du 5ème siècle qui théorise la musique telle que l’entendaient les esprits savants des cathédrales.

Dans son traité de Institutione Musica il y développe l’idée que toutes choses furent établies dans l’harmonie d’après l’ordre des nombres par la raison divine. De cet ordre intrinsèque à l’esprit du Créateur naquirent la multitude des éléments. La succession des saisons, la course des astres du ciel. Selon Boèce donc la musique n’a rien d’autre que la science des nombres régissant le monde. Un aspect cosmogonique donc.

Il distingue alors trois catégories, distinctes, mais obéissant toutes à l’Harmonie Universelle.

1) La Musica Mundana, la musique du monde sensible organisant les saisons, la course des astres à laquelle se rapporte « l’harmonie des sphères » qu’avait déjà théorisé Pythagore considérant que les sphères célestes dans leur mouvement concentrique produisent des « sons » (n’obéissant pas aux lois de l’acoustique) et qu’à force d’habitude nous ne percevons plus et dont les intervalles des planètes sur l’elliptique concorde avec les intervalles de la gamme heptatonique en vigueur jusqu’à aujourd’hui.

2) La Musica Humana, soit l’harmonie de l’union entre le corps et l’âme des êtres, leur sensibilité et leur raison.

3) La Musica Instrumentalis, l’art qui imite la nature, c’est le domaine du vulgaire, de l’interprète.

Voilà la musique telle qu’elle était enseignée dans le Quadrivium (les quatre voies des sciences que sont la musique, l’astronomie, la géométrie, et l’algèbre) de l’époque médiévale, et telle qu’elle se trouve décrite par Boèce.

J’en viens maintenant à l’apport que la musique cette fois par son intermède profane (la musica instrumentalis) peut avoir sur l’esprit occidental moderne névrosé, et par analogie le mal que la musique nègre actuelle lui fait.

C’est que l’unité de l’âme de l’univers réside dans une concorde musicale et que l’harmonieuse combinaison des sons nous fait prendre conscience de notre propre unité. Ainsi l’art musical sonore (musica instrumentalis) peut soigner les êtres (musica humana) et bien qu’il n’amènera jamais les profanes à la transcendance métaphysique (musica mundana), domaine réservé aux clercs, il les soulagera dans l’optique comme je l’ai dit plus haut de les guider vers le nouveau Diacosme.

Mais malheureusement, il n’en a pas été ainsi. Lorsque nous sommes entrés dans l’époque moderne au 14ème siècle avec l’humanisme et son refus de l’intellectualité au profit de la raison humaine (puis, bien plus tard, avec Galilée et sa mathématisation du réel dont il souhaitait orgueilleusement se servir pour subvertir et réinterpréter la métaphysique bien comprise en l’aliénant aux contingences intra-mondaines – seule et unique raison pour laquelle il s’est fait bolossé par l’Église, qui n’a jamais eu aucun souci à ce qu’un scientifique produise une théorie sans pour autant marcher sur ses plates-bandes), il s’est produit ce fait qui allait trouver concordance dans tous les autres domaines de l’esprit éclairé : c’est qu’on l’a délesté de tout ce qui n’avait pas ses deux pieds dans le monde sensible, aliéné, dispersé, soumis à la causalité, au temps et à la mort.

De la musique on n’a alors gardé que la « musica instrumentalis », et si on a continué à s’inspirer des nombres, ce n’était que des courants d’idées dégénérés habitant les salons bourgeois et courants ésotériques franc-maconnards (je pense à Mozart en particulier, vous savez, ce petit autiste Asperger franc-maçonnard au romantisme putréfié). Cela, en oubliant totalement leur signification.

On retrouve le même phénomène dans les sciences traditionnelles qui, délestées de toute application métaphysique, n’en gardent que le plus matériellement exploitables. Ainsi l’astronomie et la chimie ne sont pas les évolutions de l’astrologie et de l’alchimie mais la récupération de tout ce qui avait été méprisé jusqu’alors, avec une spécialisation subséquente de chaque domaine les rendant impossible à unifier entre eux (pensez au diagnostic d’Husserl sur « La Crise des Sciences Européennes », indissolublement liée à celle, plus vaste, de la culture occidentale : ce dernier ne vient pas de nulle part).

Le même diagnostic vaut sans surprise pour le fait politique, l’Occident ayant progressivement cristallisé ce dernier dans les limites concrètes et empiriques d’un individu et d’un ego indifférenciés, dissouts au rang d’atomes supposément exceptionnels, simple exemplaire photocopié parmi une masse collective. Marxisme, nazisme, fascisme et totalitarisme cosmopolite n’auront fait, au fond, que cela : arracher l’homme à la distribution des charismes de la métaphysique chrétienne du Corpus Mysticum, tout en immanentisant un projet messianique (paix universelle d’un monde non-capitaliste, Reich de 1000 ans, paradis anti-raciste) par la laïcisation de ce vieux concept paulinien.

Il suffisait soit de le maquiller de positivisme socio-économique dans le cas du marxisme et du mythe fédérateur de la lutte des classes, soit de positivisme biologique dans le cas du nazisme (mythe de la dégénérescence et de la pureté raciale) ainsi que du cosmopolitisme (mythe du métissage forcené et fortifiant sans aucune dépression hybride à la clé) : le héros du prolétariat trouvant dans l’aryen et l’homme venu du Maghreb une même fonction fantasmatique et unificatrice, ainsi que leur exacts mêmes boucs-émissaires : en l’espèce du Juif, du patron et de l’homme blanc cis-het vaguement identitaire et supposément « oppresseur ».

L’analogie vaut aussi pour la philosophie (Kant et certains de ses épigones) et la religion protestante ; mais ce n’est pas le sujet et prendrait trop de temps à développer.

Ainsi donc, les musiciens profanes ayant oubliés l’organisation supérieur des sons et leur résonance dans l’esprit humain ; pire que cela, l’ayant nié – se sont mis à composer de la musique qui au lieu de ramener l’homme à l’harmonie universelle, le laisse chavirer vers la matérialisation, se disperser vers la multiplicité, se fragmenter dans le flux, rompant avec son orbite céleste.

C’est sans surprise, alors, que ce dernier s’abîme dans les symboles glacés de la Fête contemporaine ou de la médiocre retraite d’un chez-soi d’épicier mental, tous deux sédatifs ou excitants hystériques pour âmes malades et décentrées, qui ne sont que les deux extrêmes opposés d’une même pièce, celle d’une volonté de puissance réactive, tarie à la source : l’âme fatiguée et nihiliste de l’européen moderne (qu’il soit athée ou religieux, identitaire ou cosmopolite, philosophe ou ouvrier, toi ou moi), que Nietzsche a décrite dans son Zarathoustra sous les traits du « dernier homme ».

Le plus grand des schismes musicaux, le plus abject et abominable étant celui de la seconde école viennoise, avec la naissance sous la pression du diable juif de l’atonalité, accompagnée par la popularisation inévitable et consécutive du blues, du jazz et du rock, de toute cette musique nègre dont l’essence, la raison d’être primitive, fut d’arrêter de faire de la forme, du concept, un élément central du processus de composition, pour ne privilégier que d’infantiles sottises telles que « l’intensité » sonore, l’énergie déployée, la « poudre aux yeux », le rythme, etc. Ce n’est pas une coïncidence ; c’est là l’air du temps, notre Weltanschauung contemporaine.

La musique de Debussy représente, à ce titre, une figure exceptionnelle, à la fois unique et symptomatique de ce changement épokal, de cette lente et longue kénose de l’esprit dans la matérialité et la dispersion, de moins en moins unifiée et tendue à une forme, une structure, un système. Il faut avoir été mollusque sans colonne vertébrale et plongé dans le flux dans une vie antérieure (ce qui est le cas, certes) pour prendre plaisir à ces successions de transitions sans conclusion, ces avants-propos sans discours, à cette absence d’architecture formelle finie au profit de la jouissance des timbres pour eux-mêmes, des textures, etc. J’y prends pour ma part un très vif plaisir ; molle oreille d’animal marin dirait l’autre.
Mais je ne blâme pas plus que cela les musiciens, après tout cette tendance vers la dispersion, la matérialisation, le flux est le propre de tous les domaines de l’esprit de notre monde moderne depuis des siècles – et les musiciens, comme les écrivains, n’ont jamais été que les putes et les promoteurs des valeurs de leur époque. Mais je pense que si ces derniers reprenaient conscience de leur rôle, s’ils composaient des morceaux respectant les principes mathématiques et avec la mentalité du divin plutôt que de se laisser aller à toutes leurs expérimentations et négations de petits enfants jouisseurs qui vivent à horizon 24h, ils seraient les thaumaturges les plus efficaces, car l’oreille est le plus supérieur des sens par lequel l’émotion et la science pénètrent à la foi l’âme et l’esprit.

Les petits blancs négrifiés de la France de 2016, alors, arrêteraient de jouir en souffrant de manger cette soupe au caca culturel visant à les anesthésier de cette société dispersée, dissoute et atomisée jusque dans ses référents les plus stables, société dont même la notion-phare de « liberté » ne parvient plus à masquer le furoncle crevé sur le pif crochu qu’elle incarne, société dont le seul but est de fournir des drogues abrutissantes de plus en plus puissantes pour mieux faire passer la pilule.

Diacosme

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