A l’image du reste de l’Italie, Milan n’est pas épargnée par les migrants d’Afrique noire.
Il en arrive trois mille par jour dans le sud du pays en ce moment. J’en ai croisé sur la piazza Duomo. Ils vendent des bouts de ficelles sans doute arrachées à leurs chaussettes. Touts sourires, ils approchent des touristes en montrant leurs dents jaunes montées en éventail, comme si des doigts de pieds leur sortaient de la gorge. Ils prétendent offrir des lacets gratuitement. Deux jeunes se font avoir, un type et son amie. Ils sont blond-pisse, sales, avec des écarteurs plantés dans les oreilles. Des gauches, en somme. Ils se réjouissent de parler à leurs frères, leurs bro’ comme ils pensent, auprès de qui ils éprouvent leur gauchisme. Radins comme un socialiste, ils refusent cependant de payer les objets que les migrants viennent de leur placer dans les paumes.

« But you told us it was free… » lance le garçon d’un air inquiet, davantage déçu de s’être trompé sur le genre humain que de s’être fait avoir. L’idéologue pleure toujours sur le réel qui s’affirme, et en pareille situation, il fuit. C’est ce que fait le garçon, suivi de près par son amoureuse. Il est aussi hideux qu’elle, avec son cheveu pauvre et son teint gris souris. Ils ressemblent à deux migrants qui seraient blancs de peau. Il y a de très belles pages dans le livre Mamma Marcia de Malaparte à propos de l’avènement de la race marxiste qu’il voit s’élever dans le quartier latin. Le couple est le produit de cette race que l’écrivain toscan remarque à Paris dès la fin de la seconde guerre mondiale. Il me plaît de me remémorer ses mots tandis que je visite ma chère Italie.

La France et l’Italie sont deux sœurs plus que deux frères. Il n’existe pas de caractère franco-italien, ni d’esprit, ni de fraternité, ni de tempérament, mais une humeur toute latine qui donne plus d’importance aux sentiments qu’à la raison. C’est une sororité. Les guerres italiennes de Charles VIII et de Louis XII ont rapproché deux territoires par la diplomatie, qui au fond, est le féminin des armes. Il y eut des combats, il y eut Cesare Borgia, il y eut des hommes et des frères qui s’entendent autour des conquêtes et qui s’imaginent que la géographie commande l’Histoire, mais au vrai, ces campagnes mirent la géographie à la botte de l’Histoire, celle que les sœurs s’échangent entre femmes de cours, fabriquant autant de secrets qu’il y a d’événements.

L’énergie française devient femme en Italie, qui s’y connaît en virilité féminine. Rome ! La louve ! De là les alliances futures entre les deux pays. Il n’y a pas de calcul ni d’hésitation lorsqu’il s’agit de France pour l’Italie et d’Italie pour la France. Et quelle déchirure que l’attaque alpine de Mussolini ! Les chasseurs alpins français et italiens pleuraient plus les morts ennemis que les leurs !

Sans cela, la dernière phrase de Cavour serait restée lettre morte : « Maintenant que nous avons fait l’unité italienne, il nous reste à faire des Italiens. » La Renaissance avait déjà créé des sœurs d’Europe, deux sœurs liées par les Alpes comme deux siamoises, en sorte que l’humeur italienne existait déjà et qu’il ne restait plus qu’à attendre qu’elle se dotât d’une âme grâce à l’unité géographique qu’avaient rêvée, avant Cavour, Louis XII et Cesare Borgia.
Il existe une différence entre la France et l’Italie : point de centralisation par-delà les Alpes. L’Italien est partout chez lui en Italie si bien qu’il ne se languit pas de quitter sa province pour la grande ville. La littérature italienne ne connaît aucun Rastignac. Par quoi l’Italien est plus apaisé que le Français. Il est moins angoissé, si bien qu’écrire que l’Italien de souche est un Français de bonne humeur n’est pas faux.

A Stresa, perle du Piémont au bord du lac Majeur, sont en train de mourir des villas abandonnées. Elles ont été acquises par de grasses fortunes qui attendent qu’elles s’écroulent faute de pouvoir les démolir. Elles ont la patience du riche, et attendent, tapies dans le fric, que le terrain redevienne vierge avant d’y construire des immeubles ou des hôtels. Le paysage de Stresa souffrira du principe de rentabilité. Un peu de beauté fuira de ce monde. Dans le centre, les cloches de Stresa sonnent les vêpres. Au-delà des montagnes retentit un écho français. Deux sœurs se parlent. Des migrants passent à Vintimille dans l’indifférence des comptables dirigeants. Les cloches dansent.

François Sanders