Le pays où habite Etienne Klein

Science et obscurantisme

Un article-clef du site Bataklan, à lire absolument.

Y.M.

J’aime beaucoup Alexandre Astier. Je l’aime bien non pas parce qu’il s’en prend dans ses œuvres et interviews à l’Eglise catholique ou à la Manif pour tous, je l’aime bien malgré ça. Je l’aime bien parce que j’aime sa finesse d’écriture, ses dialogues, son humour populaire sans être vulgaire, pour sa vision globale de la création artistique aussi, le fait qu’il s’éclate autant devant une feuille blanche que devant un piano, sa capacité à faire rire en parlant de physique quantique ou de musique classique, bref, je l’aime bien pour sa belle et courageuse tentative de relever le niveau.

Mais je l’aime aussi pour m’avoir fait découvrir Etienne Klein, un homme à la fois docteur en physique et en philosophie des sciences – spécialiste de la question du temps – qui l’a aidé à monter son spectacle l’Exoconférence. Klein est un phénomène. Il est à l’opposé de ceux qui« s’efforcent d’être obscurs afin de passer pour profonds » pour reprendre un aphorisme de Nietzsche. Etienne Klein aborde des sujets d’une rare complexité en arrivant à les rendre audibles pour le commun des mortels, tout en évitant de les simplifier comme le feraient de tristes Bogdanoff. Plusieurs de ses conférences ou émissions absolument passionnantes sont disponibles sur youtube, je les ai toutes vues ou écoutées et je vous les conseille toutes si vous avez gardé une once de la curiosité que vous aviez enfant – remember when you were young, you shone like the sun – mais c’est sur l’une d’elle que je voudrais m’attarder maintenant : « Le pays où habitait Albert Einstein ».

 

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Dans cette conférence Klein parle, entre autre, du type de génie qu’était Einstein. De sa faculté à s’isoler d’une foule bruyante bien qu’en restant au milieu d’elle pour s’imaginer ailleurs, autrement, et faire des expériences de pensée qui lui permettaient de voir des choses que personne d’autre n’avait vu avant lui et ce sans le moindre calcul, juste par le dépassement de son propre corps par sa force mentale, bref par sa capacité naturelle et impressionnante à l’abstraction. Etienne Klein nous décrit Albert Einstein comme il était à savoir un humain exceptionnel qui affirmait ne jamais se sentir vraiment proche de ceux qui l’entouraient, des nations dans lesquelles il a vécu jusqu’au sein de sa propre famille, un être au-dessus des attaches qui avait fui le nazisme et qui méprisait les intellectuels qui n’avaient pas lutté contre quand il était encore temps, bref un voyageur solitaire et apatride qui devrait, nous dit Klein, nous amener à réfléchir sur notre propre époque dans laquelle les concepts de nation, de souche et de racine reviennent à la mode, comme elle l’étaient « dans les années 30 »conclut-il.

 

Il est toujours frustrant de regarder des hommes que l’on admire, puis de cesser de les admirer même quelques instants. Selon moi Etienne Klein cède ici à une facilité intellectuelle à des années-lumière de l’esprit brillant qu’il est tout le reste du temps. Mais plus qu’une facilité, il me semble qu’il s’agit ici d’une pathologie très occidentale, trop occidentale. Si Etienne Klein et Alexandre Astier ciblent le nationalisme européen et l’Eglise catholique à l’heure où un fléau bien plus palpable et bien plus exotique nous frappe c’est avant tout parce qu’ils sont prisonniers de leur ethnocentrisme inconscient.

 

Même dans leurs craintes ils restent coincés dans des références culturelles et politiques propres à l’Europe, à son histoire, ils ont des réflexes locaux, des traumatismes ataviques qui les poussent à rester dans la critique classique du totalitarisme, repliés sur eux-mêmes, en restant aveugles aux périls actuels qui pèsent sur nous et qui ne viennent pas de chez nous. Même antiraciste, l’homme blanc est tellement sûr de sa domination qu’il est persuadé d’être le seul à pouvoir constituer une menace envers lui-même. Cette situation crée un paradoxe : la critique de l’enracinement est elle-même très enracinée, quelle ironie savoureuse, et dangereuse aussi. Car c’est ce complexe de supériorité qui les empêche de voir que ce n’est ni l’Inquisition ni Marine Le Pen qui a tué 250 citoyens français en quelques mois, du jamais vu en France depuis la Seconde Guerre Mondiale, précisément.

 

Il y a chez ces adeptes de l’autoflagellation une obsession presque identitaire. Du point de vue du jeune Syrien qui résiste à l’Etat islamique dans son village ou du point de vue de la jeune fille africaine esclave de Boko Haram en Afrique, à quoi ressemble un intellectuel français qui ne sait mettre en garde que contre Hitler ou l’Inquisition en 2016 ? Il ressemble à un type enfermé dans ses frontières, vivant dans le passé, et par conséquent complètement à côté de la plaque, des enjeux de notre ère. Alors bien sûr les scientifiques et les artistes ne vont pas soutenir le Front National, mais hurler au bruit des bottes tout en gardant un silence complaisant voire complice devant des ennemis qui nous égorgent là, maintenant, tout de suite – et non pas dans un éventuel avenir sombre et fascisant – a quelque chose de pour le moins gênant pour ne pas dire suspect.

 

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La personnalité d’Einstein telle qu’Etienne Klein la décrit, c’est-à-dire celle de l’homme hostile à l’ordre militaire, aux schémas traditionnels, curieux par nature, à l’aise parce qu’à l’écart du brouhaha de ses contemporains, fuyant la promiscuité et jouissant de sa solitude, inventif et marginal, ne peut que séduire et même émouvoir les gens comme moi. La figure de l’intello est je crois ce qui fait le charme et la force des sociétés occidentales, et nous aurions tort de l’abandonner. Mais justement, là où Klein se trompe selon moi, c’est lorsqu’il affirme que le réveil actuel des nationalismes en Europe s’oppose à ce type de personnalités, est synonyme de leur disparition.

 

Ces génies qui sont par définition à la marge, doivent forcément être à la marge de quelque chose. L’existence d’une culture populaire, majoritaire et structurée n’est pas en soi un danger pour les marginaux, et dans une certaine mesure elle est même la condition de leur existence. Pour qu’un individu sorte du groupe, il faut bien qu’existe ce groupe. Il faut qu’un troupeau existe avec ses certitudes, ses truismes et ses raccourcis pour que par esprit de révolte, par opposition, naissent des êtres qui deviendront des éclaireurs. L’idéal auquel aspire Etienne Klein d’une société uniquement peuplée d’Albert Einstein n’a je crois aucun sens et me semble bien plus proche du caprice intellectuel que d’une fulgurance de l’intelligence.

 

Faire passer la poussée populiste en Europe pour une révolte contre l’esprit européen, c’est un contresens absolu. Dans une large mesure, cette poussée n’est pas une réaction à l’édification d’une société avancée peuplée de philosophes et physiciens qui bousculent un peu trop le bon sens populaire et contre laquelle ce dernier adresserait toute sa haine, comme a pu l’être le nazisme. Cela n’aura échappé à personne que les mouvements que les médias nomment « d’extrême droite » ne sont pas en train de brûler des livres ou des accélérateurs de particules, ils sont en train de manifester contre un obscurantisme qui précisément rêverait de faire tout cela, et le fait déjà dans tous les endroits du monde où il a gagné.

 

La révolte nationale qui se profile dans les urnes du vieux continent n’a pas pour cible les valeurs d’esprit critique et de rationalité chères à l’Occident mais précisément une idéologie fondamentalement hostile à ces valeurs, étrangère jusque dans ses textes sacrés et intangibles, viscéralement allergique à toute notion de doute, de liberté ou d’abstraction. Une puissance qui par sa démographie est en train de faire naître une nation dans nos nations, qui n’attend qu’une seule chose c’est que le caprice élitiste d’une société sans socle et sans frontière se généralise en Occident, pour pouvoir le détruire sans aucune résistance.

 

Où est le danger nationaliste lorsque dans des quartiers entiers les jupes disparaissent au même rythme que les drapeaux algériens se multiplient ? Où est le danger religieux lorsque dans certaines classes un peu trop diverses il devient impossible d’enseigner la formation du système solaire ? Le réveil charnel européen n’est pas un retour mortifère à une valorisation fanatisée des concepts de race, de religion et de territoire, il est au contraire le seul rempart à l’influence de populations qui ne jurent que par ces concepts. Lorsqu’en France presque un tiers des musulmans affirment soutenir la cause islamique, le slogan « ce n’est qu’une minorité »ne suffit plus, on est en droit de parler de « populations ».

 

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En avril 2015 Etienne Klein participait au colloque « Dieu et la science » au cours duquel il a expliqué comme il le fait souvent que la science moderne est née en Europe. Sans trop entrer dans le détail Klein distingue d’un côté la science traditionnelle qui s’efforce de traduire dans des modèles ce que l’on constate dans le réel, le mouvement d’un nuage, d’une balle, et la science moderne qui va chercher le vrai au-delà de ce que l’on constate. Ainsi, alors que depuis Aristote tout le monde était persuadé que les objets lourds tombaient plus vite que les objets légers, Galilée a pu découvrir par la seule puissance de la logique et de la déduction que tous les corps tombaient à la même vitesse, mais que ce sont les frottements de l’air qui nous induisaient en erreur.

 

Si vous lâchez une plume et une enclume à la même hauteur sur la Lune, elles toucheront le sol au même moment. Mais le scientifique italien ne pouvait pas aller sur la Lune, il ne s’est pas appuyé sur l’observation ou l’expérience, il n’avait que l’abstraction pure. C’est ce moment qui caractérise le début de la science moderne, c’est-à-dire de la science contre intuitive, qui force à penser contre son cerveau, à voir contre ses yeux, ce qu’Einstein résuma par « S’il y a une différence entre les faits et la théorie, changez les faits ».

 

C’est alors qu’un physicien musulman participant au même colloque, Nidhal Guessoum, a agressé Etienne Klein en lui rétorquant qu’il y a eu de la science arabe avant Galilée, prenant pour exemple Alhazen, un savant ayant vécu autour de l’an 1000, qui très tôt a développé une science de l’optique « on ne peut plus expérimentale » dit-il. Ceci n’est pas faux mais est évidemment totalement hors-sujet par rapport au propos d’Etienne Klein qui parle justement du moment où la science s’émancipe de l’expérimentation. Cet échange surréaliste est disponible sur Oumma.com qui s’en félicite, et qui l’accompagne dans son article d’une autre vidéo entre deux musulmans qui débattent pour savoir si « La théorie de l’évolution est compatible avec le Coran ? ». Ça promet.

 

Etienne Klein revient rapidement sur cet incident à la fin d’une autre conférence, ici à partir de 2 heures 4 minutes et 40 secondes. Il raconte avoir été prévenu au dernier moment qu’il allait débattre avec un « astrophysicien musulman », ce à quoi Klein ajoute « Il est astrophysicien ou non ? Si c’est le cas alors je me fiche qu’il soit musulman ». Mais justement monsieur Klein, vous vous en fichez mais pas lui. Comme vous l’avez très bien dit, la séparation entre l’homme et la nature, entre la pensée et le charnel, est le propre de l’Occident. Nidhal Guessoum n’opère pas cette séparation, il parle en tant que musulman et non en tant qu’astrophysicien, c’est pourquoi il défend sa chapelle, ses origines, au lieu de reconnaître l’évidence historique qui veut que de Galilée à Einstein en passant par Maxwell, la science moderne – c’est-à-dire la mathématisation de la science – est européenne, occidentale. Car admettre ce constat l’obligerait à en creuser les raisons, à remettre en question le fonctionnement du monde musulman, or ceci, il en est hors de question.

 

L’islam est globalisant et statique, il n’est pas seulement pétri de certitudes qu’il finira par perdre avec le temps comme le croient de nombreux Occidentaux trop naïfs, il est le principe de certitude incarné. Ce Guessoum est un homme diplômé, vivant dans le domaine de l’astrophysique, ce qui ne l’empêche pas d’agresser Etienne Klein comme la dernière des racailles n’ayant jamais atteint le brevet des collèges. Ce spectacle devrait pousser Etienne Klein, Alexandre Astier et tous les autres à revoir leurs priorités et à se poser les bonnes questions. Le problème n’est pas de se demander si une société idéale ayant pour modèle Albert Einstein est possible, mais de protéger les sociétés dans lesquelles un Albert Einstein peut éclore de temps en temps face à un modèle islamique dans lequel aucun Einstein n’est possible, ni même envisageable, ni aujourd’hui ni demain.

 

Votre conclusion Etienne Klein c’est qu’Albert Einstein n’avait pas de pays, or c’est faux. Einstein avait un pays : les Etats-Unis. Car c’est là-bas qu’il a pu enseigner, penser, exister. Et s’il a fui l’Europe c’est bien parce que trop peu de penseurs européens avaient su mettre en garde contre le danger qui les guettait à l’époque, chez eux. La pensée n’est pas indépendante des basses réalités matérielles et des paramètres ethniques et culturels, elle se situe comme tout le reste à un endroit précis de l’espace-temps. Le citoyen du monde, aussi universaliste soit-il, préfère toujours être citoyen du monde à Paris ou à New York qu’à Tombouctou ou à Raqqa. Parce qu’il y a des lieux, des patries, des réalités bien concrètes qui permettent son existence et d’autres non. Que se passera-t-il, monsieur Klein, si les gens comme ce monsieur Guessoum qui vous a agressé deviennent majoritaires dans un espace et un temps donnés ? En l’occurrence dans notre espace et dans notre temps ?

 

Ne parler que du sort réservé à Giordano Bruno par l’Eglise catholique ne vous épargnera pas du feu islamique. Nous ne vivons ni en 1600 ni en 1933. Alors la synchronisation des horloges, c’est pour quand ?

 

Bataklan

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