La sans-dents

Nouvelle perle de Romain Guérin

 

 

 

« Excusez-moi joli jeune homme !
Vous n’auriez pas un petit sou ?
Je sais pas si vous savez comme
La vie peut êt’dure pour nous. »

 

Son vieux corps était aussi maigre
Qu’un trognon de pomme rassis,
Elle cocotait le vinaigre,
Elle existait… de-là… de-ci.

 

Son ombre grêle et grignotée
Semblait être son seul abri,
Pauvre grand-mère cahotée
Qui a la boue pour seul lambris.

 

On eût dit une adolescente
Qui aurait attendu cent ans…
Sur le seuil d’une nuit galante,
La venue d’un prince charmant.

 

Sa prestance aristocratique
Sur son trône noir de crachat,
Ébranla mon cœur erratique…
Qui désespère du rachat.

 

Cette élégance anachronique
Chez une mendiante surtout,
Prouve combien est ironique,
Ce siècle de fats et de fous.

 

Dans sa main, j’ai vidé mes poches,
Après quoi, je me suis enfui…
Certains « merci » sont des reproches,
Comme un intolérable bruit.

 

Depuis, j’entends dans mon cœur comme
Un écho accablant et doux :
« Excusez-moi joli jeune homme !
Vous n’auriez pas un petit sou ? »

 

 

 

Romain Guérin

 

 

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