Géant

Clint Eastwood est un géant

Sans même parler de sa carrière d’acteur son CV en terme de réalisation – bien qu’inégal – regorge de bijoux. Mon préféré reste, et je crois restera, Mystic River. Il y a quelque chose d’essentiel dans ce film, dans chacune de ses scènes ou presque.

 

Je ne vais pas citer tous ceux que j’aime énormément, juste deux : Minuit dans le jardin du bien et du mal, peut-être parce que c’est le premier que j’ai vu et qu’à 15 ans ça laisse des traces, et évidemment Gran Torino. Ce dernier avait reçu un accueil dithyrambique à la fois du côté des Inrocks et de Télérama mais aussi dans notre petite sphère dite « réac ». Parce que le génie c’est ça, imposer la beauté à tous quels qu’ils soient, provoquer le silence non en interdisant la parole mais en laissant bouche bée, ne pas couper court au débat mais mieux que ça, lui couper le souffle.

 

Beaucoup de gens, moi compris, ont apprécié le sublime et trop rare portrait de l’Amérique multiculturelle rongée par la guerre raciale, portrait auquel ne peut qu’être sensible n’importe quel gamin blanc ayant vécu de près l’enrichissement des « minorités ». Mais ce film ce n’est pas que ça. Le cinéma réac, on le trouve plutôt du côté d’un Joel Schumacher dont les productions ne sont souvent qu’une occasion pour lui de nous dire sa morale (Phone Game) et son engagement pour la peine de mort (Le droit de tuer, 8 millimètres…). Pourquoi pas. Mais dans Gran Torino, les souvenirs de guerre du personnage de Walt et le cheminement spirituel qui est le sien sont là pour nous rappeler qu’Eastwood c’est plus qu’un cinéaste réactionnaire.

 

Clint Eastwood est un géant vous disais-je. Même dans ses films moins bons.

 

Dans Au-delà, Eastwood traite de la question d’une vie après la mort, à travers les destins croisés de plusieurs personnages il tente une réflexion plus ou moins bien réussie sur les choses invisibles qui unissent les humains entre eux, au-delà de ce que l’on voit.

 

L’une de ces histoires est celle de frères jumeaux, Marcus et Jason. Très proches, les deux adolescents sont séparés par la mort suite à un accident qui coûte la vie à Jason. Après ce drame, Marcus s’accroche au souvenir de son frère, notamment à travers la casquette que ce dernier portait ce jour-là et qu’il a réussi à récupérer. Comme s’il était encore présent, quelque part, grâce à cet objet. Et c’est là que le génie d’Eastwood intervient.

 

L’une des scènes nous montre Marcus au milieu d’un cours de lettres dans un collège d’une banlieue pauvre d’Angleterre totalement banale. Dans sa classe, on remarque qu’il est le seul ado blanc, sans que le constat soit appuyé pour autant. La prof en train de lire un texte s’interrompt pour faire remarquer à Marcus qu’il a gardé sa casquette sur la tête et lui demande de l’enlever. Au moment où elle dit cette phrase, le plan se fixe sur le jeune garçon alors qu’en arrière-plan on voit une gamine pakistanaise qui porte le voile islamique. Fin de la scène.

 

Ce passage dure peut-être une minute sur un film de plus de deux heures, et tout est dit. Absolument tout. Clint Eastwood, sans insister, au cœur d’une oeuvre qui traite de questions fondamentales sur l’existence, se permet au passage de te résumer l’Europe actuelle. Derrière la douleur d’un garçon suite à la disparition de son frère, la disparition simultanée et discrète de l’Occident, la petite histoire dans la grande, la grande dans la petite, peu importe, c’est d’une violence inouïe. Cette capacité à poser un propos aussi radical sans avoir l’air d’y toucher, à en dire si long en si peu de secondes, est quelque chose qui force l’admiration. Eastwood ne se rabaisse pas à répondre aux Edwy Plenel américains en leur consacrant un film entier pour les contredire. Non il décide de parler des thèmes qu’il souhaite développer, mais aucun détail n’est anodin, même le décor s’exprime.

 

Un peu à la manière de Gran Torino, le contexte social n’est ici qu’une toile de fond, et c’est justement ce qui rend la chose si puissante. Pour un créateur, expliciter ses idées est une tentation à laquelle il faudrait renoncer. Au cinéma en tout cas, le génie ne dit pas les choses, il les montre. Ce qui me frappe chez Eastwood, en plus de ce talent démesuré, c’est son incroyable vivacité d’esprit. Beaucoup d’artistes, lorsqu’ils vieillissent, perdent de l’intérêt, moins intéressés et donc moins intéressants. Ils se répètent, ils tentent de reproduire ce qui dans leur jeunesse a fait leur gloire, ils se goinfrent de petits fours dans des soirées mondaines et n’ont plus l’appétit de capturer avec leur objectif le monde tel qu’il est.

 

Eastwood est une exception à cette règle. Même dans sa vieillesse, après une carrière immense et une reconnaissance absolument indiscutable à la fois de ses pairs et du public, il a su garder cette curiosité, cet œil perçant si nécessaire pour pondre non pas une énième fresque décrivant l’horreur nazie mais pour pouvoir accoucher de réalisations qui à défaut d’être toutes des chefs-d’œuvre ont le mérite de se confronter au réel, là, ici et maintenant.

 

Ainsi, un cinéaste de bientôt 90 ans connaît mieux les sociétés d’un continent qui n’est même pas le sien que tous les sociologues trentenaires que l’on voit pulluler sur les chaînes d’information en continu.

 

Clint Eastwood est un géant.

 

Bataklan

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