Il y a quelques jours, s’est terminée à Lyon la Fête des Lumières.
Pour ceux qui l’ignorent, à l’origine de ce populacier sabbat bestial de trois nuits, se trouve un hommage municipal en l’honneur de la Vierge Marie qui, selon la légende, mit fin à l’épidémie de peste qui toucha la ville en 1643.

Je me rappelle quand petit garçon, mes parents m’emmenaient vivre cette soirée si particulière. La grande majorité des gones avaient à cœur de mettre sur le rebord de leur fenêtre quelques lumignons, transformant ainsi leur cité en un immense candélabre visible depuis l’espace, posé religieusement au pied de la statue dorée de la mère de Dieu, plus éblouissante encore que ces millions de bougies réunies. Au sein même de la ville régnait une ambiance de recueillement : les rares badauds qui marchaient allégeaient leur pas par crainte de gêner ; les rares bruits étaient consciemment étouffés ; l’air ambiant était électrisé par des milliers de prières. Le ciel noir se faisait voûte gothique, les ruelles glacées se changeaient en nef, et les carreaux scintillant des fenêtres semblaient être des vitraux aux figures mouvantes.

A la faveur de cet air métaphysique, le tout petit homme que j’étais, sentait en lui palpiter quelque chose d’immatériel et prenait pour la première fois de sa vie le silence, non pas pour une absence de bruit, mais pour ce qu’il est : le langage du ciel.

En à peine vingt ans, le 8 décembre a subi le travestissement que la décadence fait subir à toute institution pour transformer des hommes libres en bêtes de somme : d’une cérémonie qui s’adresse à l’âme, elle en a fait une fête où l’esprit s’amuse ; d’une fête, elle en a fait un spectacle qui excite les sens et enfin, d’un spectacle, elle en a fait une orgie où règne sans partage les organes avec leur laideur omnipotente et leur tyrannie infecte.
Résultat ? En l’espace de trois jours, Lyon est envahie par près de 4 millions de personnes venues du monde entier. La ville est en état de siège, en état d’urgence commerciale absolue, pour accueillir ces hordes parasites de touristes charognards qui se repaissent de traditions populaires en putréfaction, ces hordes hideuses de moutons excursionnistes de tout âge qui font étape dans leur transhumance insensée le temps de brouter quelques burgers gras et faire leur crotte, ces hordes puantes de retraités bouffis de fric et d’ennui, qui ne voient aucun inconvénient à ce qu’une grande métropole laborieuse se déguise en parc d’attraction à la seule fin que des grabataires en manque perpétuel d’animation puissent oublier l’abjection que constitue leur existence même.

Les trottoirs ruissellent d’urines âcres et épicées, les murs transpirent de mauvaise viande de veau vomis, et les poubelles en éruptions dégoulinent d’ordures composites et fumantes. Un service de nettoyage est sur le pied de guerre pendant les trois soirées, probablement pour éviter au petit matin, le retour de la peste, ce qui ma foi serait sinistrement ironique. Un service de sécurité bigarré et ridicule encadre pastoralement ce troupeau sans joie, donnant à la ville des airs d’abattoirs industriels où des citoyens élevés hors-sol circulent stupides, comme des gorets obèses de bêtise qui ignorent qui les mangera au bout de la file.

L’année dernière, à cause de la menace terroriste, la fête des Lumières fut annulée.
Cette circonstance, comme par miracle et pour le plus grand plaisir des lyonnais dépossédés de leurs mœurs municipales mystiques, permit au 8 décembre de revivre dans son authenticité et sa beauté.

Et ce, grâce à DAESH.
Comment aurais-je pu imaginer un jour dire sincèrement : « Merci messieurs les Barbus ! »
Décidément, chers amis inactuels, nous sommes dans l’ère des grandes ironies.

Romain Guérin