BALADE ALSACIENNE EN AMOUREUX

Romain Guérin nous tricote un joli poème en prose pour Noël
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En cette période de nativité, foin des aigreurs que notre situation catastrophique et « dérélictive » sécrète légitimement dans mon cœur, place à la célébration de la splendeur de notre pays martyr.
A écouter en lisant le reste du texte : Schubert

 

 

 

Dimanche soir : Mittelbergheim et le « Raisin d’or »

 

 

Après cinq heures de voiture, les jambes sont engourdies, alors comme après une longue nage, les premières foulées que l’on fait sont maladroites et donnent une texture d’étrangeté au sol, comme si ce dernier était la peau d’une autre planète. Ce dépaysement quasi-cosmique était renforcé par l’ambiance d’éternité que le silence symphonique, et la nuit cristalline faisaient régner dans les entrailles de ce village aux allures de fossile.

 

 

Telle une pèlerine opaline tricotée par la brume, le givre habillait les toits où quelques cheminées fumantes étaient là pour rappeler que des âmes vivaient encore derrière les volets de bois sculptés. Les façades antédiluviennes des maisons murmuraient une antienne qui disait à peu près ceci :

 

 

« Moi j’étais-là bien avant la Genèse !
Et je survivrai à la fin des temps !
Je suis un hameau en haut des falaises
Loin des rats grouillants des faux-bourgs sanglant !
Moi j’étais-là bien avant la Genèse !
Et je survivrais à la fin des temps ! …
»

 

 

 

 

L’intérieur du « Raisin d’or » était tout en noble et populaire sobriété : des arcades en pierre, des poutres apparentes en bois centenaire, et des appliques en verre polis enchâssées dans du cuivre aux reflets apaisants. Mon premier réflexe pour savoir à quel type de tavernier j’ai à faire, est d’ouvrir la carte des vins. Le prix des bouteilles oscillait entre 12 et 22 euros et ces dernières me semblaient être de toute première qualité, conclusion : je suis dans une auberge, c’est-à-dire un restaurant abordable, sans chichi et où l’on mange très bien, bref, le paradis. Jambonneau rôti à la bière et au Munster, jeune sanglier sauce au Pinot noir, filet de sandre à la crème d’oseille et truite aux amandes. Quand mon estomac lit ce genre de littérature, il s’émeut jusqu’aux larmes.
La France est vraiment le seul pays du monde qui prend tous les organes au sérieux.

 

 

Notre serveuse était une jeune blonde de taille moyenne, le corps potelé et le parlé franc, c’était l’archétype même de la race alsacienne. Sur le moment, je la contemple comme je contemplerais le plus beau spécimen de tigre blanc ou de dauphin rose, c’est-à-dire comme une merveille biologique mais en même temps, eu égard au génocide en cours que subit notre nation, comme une curiosité ethnologique. Elle est serviable sans être intrusive, polie sans être obséquieuse, elle et la patronne qui trône tranquille derrière le bar, par leur présence réservée et chaleureuse en même temps, donnent à la salle une âme.
Pour résumer au mieux ce dîner, je ne dirai qu’un seul mot, un mot qui désigne une réalité qui a quasiment disparue de nos jours en terre de France dénaturée : convivialité.

 

 

Lundi matin : Le Mont-Sainte-Odile

 

 

 

 

Le brouillard dans la vallée était si épais que les sapins bordants la route en zig-zag ressemblaient à des algues noires se tortillant dans les abysses de l’océan. A chaque instant, on pouvait raisonnablement redouter de voir surgir de cette matrice végétale opaque et inquiétante, je ne sais quel monstre encore inconnu des hommes. Nous naviguions un tantinet angoissés dans ce bouillon primordial n’ayant comme saison que le chaos, quand tout à coup, à force de prendre de la hauteur, nous vîmes le jour : l’abbaye d’Hohenbourg. Posée sur la crête de la colline par une puissance surhumaine, elle avait la majesté d’un phare qui héroïque, reste dressé face aux assauts corrupteur de la mer, et ce dans l’unique but de dispenser la lumière rédemptrice aux pêcheurs.

 
Je crois qu’à cet endroit du monde, le plus convaincu des athées avouerait, si seulement il était de bonne foi, que son âme est bel et bien câlinée par Dieu.

 

 

Lundi après-midi : au petit bonheur la France

 

 

 

 

Aux alentours de midi, c’est devant l’église d’Obernai que notre fantaisie décida de nous arrêter. Tels des brises-glaces, nos corps traversaient, non sans peine, la purée de froid qui s’écoulait lente dans les ruelles. Mes yeux, pourtant sans faim, se fixèrent sur une vitrine où scintillaient mille merveilles à croquer : arc-en-ciel de biscuits, ribambelle de sablés, gâteaux gargantuesques, myriade de chocolats.
Décidément, l’Alsace est une grande grotte gourmande qui regorge de trésors, liquides, solides, salés et sucrés.

 

 

Après cette petite parenthèse pâtissière, nous sommes allées à Ribeauvillé, où nous avons croisés, hagard, inconnu et obèse, un des plus grand humoriste de son temps, le sieur Didier Bourdon. Le village se réveillait difficilement après une longue nuit de festivités médiévales, ce qui lui donnait l’allure lugubre et romantique d’une place forte désertée après de long mois de siège. Ensuite, nous avons fait une très brève étape à Riquewihr, qui fût probablement un très beau village avant que le tourisme de masse le transforme en zoo pour vieux.

 

 

Avec la nuit, nous sommes tombés sur Eguisheim, où, et nous avons bien cherché, il n’existe pas la moindre parcelle de laideur. Habitués au morne et homogène béton lyonnais, ce patrimoine proprement psychédélique dilata nos pupilles et fit papillonner nos paupières, nous donnant des sensations d’apesanteur addictive à nous rendre tout deux, si ce n’était déjà pas le cas, fanatiquement nationaliste.

 

 

Mardi : la capitale

 

 

 

 

Auréolé par les eaux, le centre historique de Strasbourg s’annonce comme une île, une île ayant en son cœur un volcan mystique que les gens appellent là-bas : la cathédrale. Devant le musée d’art contemporain, nous fermons les yeux pour ne pas rompre le charme dans lequel les joyaux médiévaux de la veille nous ont plongé et dans lequel, à vrai dire, nous aimerions tant nous noyer. Nous traversons main dans la main le barrage Vauban – œuvre du génie civil datée d’une époque où la France possédait encore des architectes – comme un tunnel magique qui nous ferait voyager dans le temps.

 

 

Nous arrivons dans le quartier de la Petite France, véritable fresque folklorique en trois dimensions qui demanderait au moins mille paire d’yeux pour être appréciée à sa juste beauté. Notre matière grise grisée par tant de grâce, fut incapable de nous guider, alors nous avons marché à l’aveugle, nos âme mystérieusement attirées par un magnétisme implacable.

 

 

Les magasins tels des cornes d’abondance géantes vomissaient sur notre misère leurs richesses inaccessibles. La gorge serrées par l’humiliation que notre indigence nous faisait subir, nous continuons le regard droit et la tête haute… mine digne de ne rien voir.

 

 

Arrivés à l’angle de la rue du vieux marché au poisson et de la rue Mercière, c’est la Sidération. A la vue de la cathédrale, nos âmes transmigrent dans le corps de fourmis regardant un immense cierge fondu. L’édifice colossal, devant nous, ressemblait à un stalagmite d’Ether sédimenté par les larmes immémoriales et permanentes de Dieu. Ce monument nous écrase aussi bien qu’il nous élève, il est l’expérience esthétique de cette célèbre phrase de Blaise Amadeus Pascal : « Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. »

 

 

Sur ces entrefaites, chers « milieux » du milieu, je vous souhaite un joyeux Noël et retenez ceci de cet article : au bout du compte, la France est un authentique conte de fée toujours à faire et à refaire, même si de malins génies s’emploient à étouffer ce feu avec leur bave, à nous de souffler sur les braises pour le réenchanter, encore et encore.

 

 

Romain Guérin

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