Paysans

Par le pays, on connaît la clémence ou la rigueur de la saison,
Quatre fois l’an, et depuis l’éternité. On pose au toit des maisons
Le lourd chapeau des volcans et le parfum de la sueur de la terre
S’exhale au cou des dames pressées qui ont toujours une ou deux affaires.

Par magie, la sauge sauve, l’air vif et le miel ont guéri bien des maux
Et la glaise est verte et argentée. Par le pays, on a les défauts
Du petit peuple, des gens simples et crédules, mais le sens du sacrifice
Est une distinction qu’on porte à la poitrine sans d’autre artifice.

On ne parle plus le parler d’autrefois guère qu’au fond des campagnes
Mais l’accent est resté et je crois que la plus belle de nos montagnes
Surplombe avec orgueil les continents mystérieux de la terre entière
Et qu’il fut un temps où l’on disait les prières de la Sainte Vierge.

Par le pays, des forêts d’épicéas ont un beau jour assailli,
Sans crier gare, nos prairies de fleurs gorgées de soleil et le fouillis
De nos mille écluses tombait en rade. Alors nous avons protesté,
Sondé l’enseignement des hommes voir ce qui peut s’y manifester.

Par le pays, fourbus les héros de la Marne, sans solde et sans médaille,
Pleurent à l’orée des chemins leurs compagnons tombés sous la mitraille.
Les spectres de ceux qui ont servi sous la république et sous l’empire,
Payé les impôts des princes et des papes, pour le meilleur et le pire,

Vous disent, Monsieur le ministre, « vos ignobles guerres, les avons toutes faites ! »
La première à la dernière, sans rechigner ni pavoiser. « Bille en tête
Et sans rancune, et s’il faut le refaire, repartir, on le refera. »
Sortir nos vieux fusils et la France éternelle se sublimera !

Parce que nous l’avons aimée vautrée dans la perdition et le vice
Du fond de nos consciences nous tirerons le réveil de la justice.
Parce que nous avons cru les miracles, nous avons écouté les signes
Et de nos ancêtres avons suivi pas à pas ceux qui furent dignes.

Dans ce pays à la croisée de tout, où une moitié des rivières
Court vers la mer et l’autre vers l’océan, où pendant nos longs hivers
Nous avons recueilli des nations venues du Frioul, Tizi Ouzou,
Varsovie, Alicante, et une poignée de huguenots sans le sou,

Il n’y a jamais eu que des paysans et des fils de paysans.
Au lieu de calomnier quiconque, ils offriraient leur cœur aux médisants
Les fils de la sueur de la terre et des vents cinglants sur les plateaux
Car leur terre, forgée sans demi-mesure, se tient droite et se lève tôt.

Et nos filles, au goût âcre de la bruyère, aux allures boréales
De nos fraîches nuits d’août, dépositaires de la tradition, orale
Et écrite, vous savez de qui les héritières ! Elles ouvrent les cieux
Et ensorcellent un régiment de marines en un clignement d’yeux.

Où sont les fiers artisans, où les apprentis, la science et les métiers ?
Où les histoires, où les légendes, les cafés, les églises, les jours fériés ?
Où les noces des mariages, où les accordéons et les violoncelles ?
Où les pétards pour les nouveau-nés, les Ave Marie, les hirondelles ?

C’est nous, Monsieur l’administrateur, jusqu’à l’ultime larme de sang,
Le dernier souffle, qui avons porté le royaume et notre roi dedans.
N’oubliez pas ! Rappelez-vous les massacres de la Révolution !
C’est nous ceux que vous avez spoliés jusqu’à la honte. Nos superstitions,

Notre culture, nos sépultures piétinées jusqu’à que, tout penauds,
Et sans savoir comment, nous nous excusions de ce que nous sommes, que nos
Propres mains finissent désœuvrées ! Balayé le faste des époques
Versées dans le fin amour et la poésie. Les geais ont la voix rauque

Ces jours-ci et, là-haut dans les villages, l’épilogue aux bals des relents
De foudre mais la révolte macérée dans la tourbe, bon an mal an,
Infuse au fond des derniers alambics et secoue l’honneur, l’avenir
Et la détermination du pays qui ressasse ses souvenirs

Patiemment. Nous n’attendons rien d’ici mais je crois que le doux esprit
Eclairant les âges, la substance de notre âme, va laver du mépris
La civilisation et la face et le corps de Dieu avant avril…
Alors les sauvages descendront du pays pour saccager vos villes…

 

Auteur : Pierre-Luc A.